
Il y a des livres qui transforment votre vision des choses. Par exemple, on ne peut plus regarder une fourmi avec indifférence, après avoir lu Bernard Werber, ni s'empêcher de guetter les lutins planqués dans les faux plafonds des grands magasins, une fois terminée la lecture du Grand Livre des gnomes de Terry Pratchett.Bien qu'il ne soit pas un roman, le livre de Florence Aubenas est de ceux-là.
Cette journaliste du Nouvel Obs, connue pour son courage, persuadée que "les médias ont du mal avec le réel" décide de se rendre compte par elle-même de la situation de l'emploi à Caen. Hop elle prend un congé sans solde, change sa couleur de cheveux, et avec en poche ses vrais papiers et un CV s'arrêtant au bac, elle part chercher du boulot. Et que trouve-t-on quand on n'a pas de qualification? Des jobs de femme de ménage.
C'est cette immersion qu'elle raconte dans le quai de Ouistreham.
On aurait pu craindre les étonnements d'une bobo parisienne découvrant le monde ouvrier, on aurait pu subir les clichés du misérabilisme ou de la fraternité des indigents, mais Florence évite tous ces pièges.
Oui, on a envie de l'appeler Florence, une fois le livre refermé. Florence cette femme mûre qui pourrait être une amie, se lance à corps perdu à la pêche à l'emploi précaire. La situation est rude. Des missions d'une heure, par çi, des contrats tard le soir, ou le matin à l'aube payé au plus radin pour des horaires élastiques.
Florence ne se plaint pas, elle ne s'autorise aucune comparaison avec sa situation privilégiée de journaliste connue, ne se permet aucune distance. Florence frotte, astique, courbe l'échine, répond à tous les employeurs qu'elle est disponible et prête à tout accepter. Florence participe aux stages de Pôle Emploi, rencontre une conseillère, apprend à se présenter et à faire un CV. Florence se soumet, se fait des copines, partage quelques rires, quelques confidences. Florence n'est pas une femme de ménage hors pair, elle se sent même assez nulle, mais elle ne baisse pas les bras. Elle sillonne la région de zone commerciale en zone industrielle avec ce petit pincement d'appréhension à chaque nouvelle entreprise à nettoyer.
Ce qui est passionnant dans ce livre, c 'est ce qui est en creux. La situation des femmes y est dépeinte sans pathos, sans analyse superflue, dans la crudité de sa réalité. Taillables et corvéables, épuisées, anxieuses, malmenées, pauvres si pauvres... Florence les décrit très peu. Elle ne juge pas, ne compatis pas, et l'on ne saura jamais si Marguerite est black, si une telle est marocaine ou kosovar car aucune notation d'origine ne vient distinguer cette litanie de femmes exploitées. Elles sont femmes de ménage. Point.
Six mois à vivre cette vie là. Une existence, où prendre un café à la machine à café de l'entreprise que l'on nettoie est impensabel et délicieuse douceur. Où "le tracteur" cette vieille caisse en bout de course est le sésame pour trouver un emploi, où 150 euros de prime de licenciement est considéré sans rire comme un parachute doré.
Grâce à l'écriture nette de Florence Aubenas, les émotions sont contenues, l'ambiance est brossée par quelques rares notations de lumière, de climat. Furtivement, on sent que le printemps arrive, et que l'été reviendra.
Captive volontaire de la précarité, Florence. Je ne peux m'empêcher de penser qu'elle y met la même ténacité, le même courage dont elle avait fait preuve lors de son enlèvement.
Oui, c'est vrai, "les médias ont du mal avec la réalité", et se refusant par intégrité d'écrire sur sa détention, Florence Aubenas nous offre un magnifique portrait du peuple "d'en bas". Elle se fait l'interprète de l'indicible, de l'humiliation, des petits bonheurs, du désespoir et de la fraternité d'une France que l'on ne regarde jamais.