samedi 13 mars 2010

Je me souviens de Jean Ferrat




"Taisez-vous ! écoutez!"

La tablée de cousins cousines s'interrompait net, figée, tartine de confiture à la main. Ma mère montait le son du poste trônant sur le buffet de la cuisine.
On retenait sa respiration.

"... Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes
Jusqu'au sommet de la colline
Qu'importent les jours les années
Ils avaient tous l'âme bien née
Noueuse comme un pied de vigne..."

Notre chanson ! Nos regards se perdaient sur le coteau, caressé par la flûte traversière.
On n'en revenait pas de notre chance. Ce Parisien parlait de nos collines, de nos vieux, de nos vignes et de notre picodon. Incroyable. Ma mère se rengorgeait.
Elle le savait.
Depuis toujours.
Son paysage méritait le meilleur, cette voix chaude, ce regard brûlant. "Qu'il est bel homme, quand même !"
D'accord, on le disait communiste, d'accord, il parlait mal de notre vin... On pouvait lui pardonner même cela. Il aimait notre Ardèche.

Il vivait là-haut, à Antraïgues, et pas que pour de faux. Il y vivait VRAIMENT.

Plus tard, ma mère regarde les collines par la fenêtre de la chambre qui la verra mourir.
Elle ne peut plus parler, l'attaque a balayé ses mots et l'a coupé de ses jambes. Mais, curieusement, elle peut chanter. Elle se souvient des paroles des chansons, alors qu'elle ne sait même plus articuler mon prénom.
Alors, nous entonnons ensemble la voix fêlée par le chagrin :

Pourtant, que la montagne est belle!
Comment peut-on s'imaginer
en voyant un vol d'hirondelles
que l'automne vient d'arriver...

Oh non, il y a des choses que l'on ne peut pas imaginer...

Ma mère n'avait pas bazardé les vieux meubles pour le formica.
Notre vie? On n'a pas été flic. Certains sont devenus fonctionnaires. Personne n'attend sans s'en faire que l'heure de la retraite sonne.
Mais on s'accroche à nos vignes.
Merci Jean.





lundi 8 mars 2010

Le quai de Ouistreham



Il y a des livres qui transforment votre vision des choses. Par exemple, on ne peut plus regarder une fourmi avec indifférence, après avoir lu Bernard Werber, ni s'empêcher de guetter les lutins planqués dans les faux plafonds des grands magasins, une fois terminée la lecture du Grand Livre des gnomes de Terry Pratchett.
Bien qu'il ne soit pas un roman, le livre de Florence Aubenas est de ceux-là.
Cette journaliste du Nouvel Obs, connue pour son courage, persuadée que "les médias ont du mal avec le réel" décide de se rendre compte par elle-même de la situation de l'emploi à Caen. Hop elle prend un congé sans solde, change sa couleur de cheveux, et avec en poche ses vrais papiers et un CV s'arrêtant au bac, elle part chercher du boulot. Et que trouve-t-on quand on n'a pas de qualification? Des jobs de femme de ménage.
C'est cette immersion qu'elle raconte dans le quai de Ouistreham.
On aurait pu craindre les étonnements d'une bobo parisienne découvrant le monde ouvrier, on aurait pu subir les clichés du misérabilisme ou de la fraternité des indigents, mais Florence évite tous ces pièges.
Oui, on a envie de l'appeler Florence, une fois le livre refermé. Florence cette femme mûre qui pourrait être une amie, se lance à corps perdu à la pêche à l'emploi précaire. La situation est rude. Des missions d'une heure, par çi, des contrats tard le soir, ou le matin à l'aube payé au plus radin pour des horaires élastiques.
Florence ne se plaint pas, elle ne s'autorise aucune comparaison avec sa situation privilégiée de journaliste connue, ne se permet aucune distance. Florence frotte, astique, courbe l'échine, répond à tous les employeurs qu'elle est disponible et prête à tout accepter. Florence participe aux stages de Pôle Emploi, rencontre une conseillère, apprend à se présenter et à faire un CV. Florence se soumet, se fait des copines, partage quelques rires, quelques confidences. Florence n'est pas une femme de ménage hors pair, elle se sent même assez nulle, mais elle ne baisse pas les bras. Elle sillonne la région de zone commerciale en zone industrielle avec ce petit pincement d'appréhension à chaque nouvelle entreprise à nettoyer.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c 'est ce qui est en creux. La situation des femmes y est dépeinte sans pathos, sans analyse superflue, dans la crudité de sa réalité. Taillables et corvéables, épuisées, anxieuses, malmenées, pauvres si pauvres... Florence les décrit très peu. Elle ne juge pas, ne compatis pas, et l'on ne saura jamais si Marguerite est black, si une telle est marocaine ou kosovar car aucune notation d'origine ne vient distinguer cette litanie de femmes exploitées. Elles sont femmes de ménage. Point.
Six mois à vivre cette vie là. Une existence, où prendre un café à la machine à café de l'entreprise que l'on nettoie est impensabel et délicieuse douceur. Où "le tracteur" cette vieille caisse en bout de course est le sésame pour trouver un emploi, où 150 euros de prime de licenciement est considéré sans rire comme un parachute doré.
Grâce à l'écriture nette de Florence Aubenas, les émotions sont contenues, l'ambiance est brossée par quelques rares notations de lumière, de climat. Furtivement, on sent que le printemps arrive, et que l'été reviendra.
Captive volontaire de la précarité, Florence. Je ne peux m'empêcher de penser qu'elle y met la même ténacité, le même courage dont elle avait fait preuve lors de son enlèvement.
Oui, c'est vrai, "les médias ont du mal avec la réalité", et se refusant par intégrité d'écrire sur sa détention, Florence Aubenas nous offre un magnifique portrait du peuple "d'en bas". Elle se fait l'interprète de l'indicible, de l'humiliation, des petits bonheurs, du désespoir et de la fraternité d'une France que l'on ne regarde jamais.

samedi 6 mars 2010

Pascal Garnier, loin



Je ne peux pas dire que je le connaissais beaucoup. Quelques rencontres autour de salons du polar, quelques soirées mémorables.

Et pourtant.

Depuis que j’ai appris la désolante nouvelle, hier soir, Pascal me hante.

Dans la rue, je revois sa silhouette d’elfe à casquette.

Je me souviens.

Je me souviens d’une limonade improbable, mais oui, partagée dans une fête du livre qui n’en était pas une à Montceau les Mines. Dans la voiture du retour, Pascal avait une telle peur phobique de l’accident que je lui racontais n’importe quoi pour lui faire oublier sa terreur.

Je me souviens d’un autre salon, à Saillans où nous avons déliré sur les tableaux au point de croix exposés dans le restaurant.

Je me souviens de son humour, de ses saillies iconoclastes. Sale gosse à l’accent de Paris XIV, capable de tout pour un bon mot. La mine déconcertée des bibliothécaires bénévoles nous vengeaient de ce que l’auteur endure dans tous les salons de France : café pas chaud et âcre, conversations qui s’enlisent alors que l’on tombe de sommeil après une journée de signature, ennui mortel alors que le soleil brille, ailleurs.

Bad boy, Pascal, vivant, si vivant.

Je l’ai connu buvant, je l’ai connu abstinent, mais toujours ses paroles lorsqu’il parlait d’écriture touchaient leur cible.

Et je me disais : Voilà. Lui, c’est un écrivain. Ses romans suintent d’une blessure inguérissable et féconde. Joyeuse et désespérée.

Et il peignait. Avec la même force, le même humour déchirant.

Un jour, on s'est demandé qui avait écrit cette phrase chère aux cahiers intimes des ados :

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ? »

J’ai cherché. Une citation de Henri Calet. Je me suis dit que je lui donnerais la réponse à notre prochaine rencontre, quand je lui demanderais de dédicacer son dernier livre.

« Le Grand loin »

Partager